On n’a même pas parlé Mais en classe, on était là: Deux rangées côte à côte Avec ces vieux bureaux en bois qui grinçaient quand on bouge trop Tes cheveux blonds glissaient sur ton épaule comme un rayon discret Tes yeux bleus cherchaient parfois les miens, sans jamais trop durer Ton sourire timide, celui qui s’cache quand on n’ose pas Je l’voyais briller d’un rien, et ça suffisait pour moi Un jour, j’ai entendu la maîtresse — sans qu’elle m’voie, je crois Dire tout bas: Ah, qu’est‑ce qu’il est beau, et mon cœur s’est mis en émoi Alors j’faisais semblant d’écrire, d’être sage, d’être droit Mais j’me souviens encore: T’étais là, et j’vivais pour ça Le silence en classe C’était toi, c’était nous, sans un mot, sans audace On n’a même pas parlé Et regarde ce qu’ça m’fait, des années plus tard, en secret La, la, la, la, la, la J’garde encore ton éclat La, la, la, la, la, la Comme un gosse qui n’dit pas Et puis la cour: La corde, les billes, les cris Les genoux écorchés, les survêts trop petits Mais le vrai truc, c’était le ballon prisonnier Quand tout l’monde est dedans, et qu’on reste à jouer Toi qui esquives, tes yeux bleus qui brillent quand tu cours Moi qui vise à côté, juste pour rallonger le jour Et parfois, pour m’parler, tu passais par tes copines Comme si t’osais pas franchir la ligne Elle a demandé si elle peut jouer avec toi Et moi j’disais oui, comme un exploit, comme une victoire La balle repart, les prisonniers la renvoient Et j’vois ton souffle danser, juste pour moi Comme si t’avais compris que j’voulais pas qu’ça s’arrête Que ce moment suspendu devienne une amulette Le silence en classe C’était toi, c’était nous, sans un mot, sans audace On n’a même pas parlé Et regarde ce qu’ça m’fait, des années plus tard, en secret La, la, la, la, la, la J’garde encore ton éclat La, la, la, la, la, la Comme un gosse qui n’dit pas J’sais bien qu’on n’a jamais dit un mot d’plus Pas d’ t’es belle, pas d’j’t’aime, rien d’incongru Juste un fil invisible entre deux rangées Qu’on tirait sans bruit, qu’on n’a jamais nommé Et maintenant la nuit s’étire, j’ne dors plus J’me demande où t’es, ce que t’es devenue T’as grandi, t’as oublié le couloir Et moi j’garde encore ton ombre dans ma mémoire J’suis là, avec mon cahier jauni Les pages qui sentent encore la craie d’autrefois, j’te jure que c’est ainsi À revivre la classe, la cour, nos silences bénis Parce que j’suis encore un peu à toi Et toi, t’as jamais su que j’te regardais, je crois On n’a même pas parlé Et j’suis heureux pourtant Comme un gosse qui garde un secret trop grand